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C. G. Jung – Le Livre Rouge

1913, premières nuits
Chapitre: Retrouvaille avec l’âme (anima-animus) page 149

La vision des flots diluviens que j’eu en octobre de l’année 1913 coïncida avec l’époque qui fut pour moi d’importance en tant qu’être humain. J’étais dans ma quarantième année et avais obtenu tout ce que j’avais souhaité. J’avais obtenu célébrité, puissance, richesse, savoir et tous les bonheurs humains. C’est alors que mon désir (Mars) de voir ces biens se multiplier s’arrêta net; ce souhait fut relégué au second plan et l’horreur m’envahit. (1) 

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La vision des flots diluviens s’empara de moi et je sentis l’esprit des profondeurs, mais je ne le compris pas. Lui de son côté me pressa avec une aspiration intérieure, aussi ardente qu’insupportable, et je dis:

Mon âme, où es-tu? M’entends-tu? Je parle, je t’appelle – es-tu là? Je suis revenu – j’ai secoué de mes pieds la poussière de tous les pays et je suis venu à toi; après de longues années de longue marche je suis à nouveau venu vers toi. La vie m’a ramené à toi…

… Remercions la vie que j’ai vécue, pour toutes les heures sereines et pour toutes les heures tristes, pour chaque joie et pour chaque douleur. Mon âme, c’est avec toi que mon voyage doit continuer. Avec toi, je veux cheminer et monter jusqu’à ma solitude. (2)

Voilà ce que l’esprit des profondeurs m’obligea à dire et en même temps à vivre contre ma volonté, car je ne m’y attendais pas.

J’étais alors entièrement prisonnier de l’esprit de ce temps et avais une autre opinion de l’âme humaine. Je réfléchissais et parlais beaucoup de l’âme, je connaissais beaucoup de mots savants la concernant, je l’ai jugée et en ai fait un objet de science. Je n’ai pas songé que mon âme ne peut pas être l’objet de mon jugement et de mon savoir; mon jugement et mon savoir sont bien plus l’objet de mon âme.

C’est pourquoi mon esprit des profondeurs m’obligea à parler à mon âme, à l’invoquer en tant qu’être vivant et existant par lui-même. Il fallait que je comprenne que j’avais perdu mon âme. (Jung plus tard dira que la maladie est une perte d’âme. Que la maladie est toute l’énergie que l’on ne vit pas).

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Nous apprenons ainsi ce que l’esprit des profondeurs pense de l’âme; il la considère comme un être vivant existant par lui-même et il contredit ainsi l’esprit de ce temps pour qui l’âme est une chose qui dépend de l’homme, qui peut être jugée et classifiée, et dont nous nous ne pouvons saisir l’ampleur. J’ai dû reconnaître que ce que j’appelais autrefois mon âme n’avait absolument pas été mon âme, mais une construction doctrinale sans vie. Il a donc fallu que je parle à mon âme comme à quelque chose de lointain et d’inconnu qui n’existe pas par moi mais par qui j’existe.

Celui dont le désir (Mars) se détourne des choses extérieures parvient au siège de l’âme.

(En 1913, Jung donne à ce processus le nom d’introversion de la libido).

S’il ne trouve pas l’âme, l’horreur du vide s’emparera de lui et la peur le poussera à coups de fouet encore et encore dans une quête désespérée des choses creuses de ce monde auxquelles il aspirera aveuglément. Il deviendra le bouffon de son désir (on peut penser ici au Mars grec) sans fin, s’éloignera de son âme et la perdra pour ne jamais la retrouver. Il courra après toutes les choses, il les tirera toutes vers lui, mais ne trouvera pas son âme, car il ne la trouverait qu’en lui. Son âme se trouvait bien dans les choses et dans les hommes, mais l’aveugle s’empare des choses et des hommes. Il ne sait rien de son âme. Comment pourrait-il la distinguer des hommes et choses? Il trouverait bien son âme dans le désir (Mars) lui-même, mais pas dans les objets de son désir. S’il possédait son désir (Mars) au lieu que son désir (Mars) le possède, il aurait posé une main sur son âme, car son désir (Mars) est l’image et l’expression de son âme.

(Derrière le désir-Mars, il y a Vénus, la valeur. Mars désire, part à la conquête des valeurs que Vénus lui suggère. Annick de Souzenelle explique la même chose en disant que l’homme conquiert à l’extérieur ce qu’il n’arrive pas à construire à l’intérieur. Les Hébreux sont placés en terre d’Egypte pour qu’ils voient leur esclavage, jusqu’à ce qu’il y en ait un parmi eux qui réalise cela, Moïse. En tuant un égyptien, Moïse réalise qu’il est esclave de sa colère. Voilà pourquoi nous vivons ce que nous sommes, non pas par «punition» comme dit selon une explication infantilisante, mais pour que nous nommions ce qui se passe dans un inconscient qui nous échappe totalement.

Quand nous possédons l’image d’une chose, nous en possédons la moitié. L’image du monde est la moitié du monde.

Celui qui possède le monde, mais pas son image, ne possède que la moitié du monde, car son âme est pauvre en ne possède rien. La richesse de l’âme est faite d’images. (3)

 Celui qui possède l’image du monde possède la moitié du monde, même si ce qui est humain en lui est pauvre et ne possède rien. La faim, elle, fait de l’âme une bête féroce (Lilith) qui engloutit une nourriture indigeste et par là-même s’empoisonne. Mes amis, il est sage de nourrir l’âme (La Licorne), sinon vous élevez en votre sein des dragons et des diables.

(1)  Dans sa conférence à l’ETH ( Eidgenössische Technische Hochschule – Institut fédéral suisse de technologie), le 14 juin 1935, Jung note: «Aux alentours de la trente-cinquième année, on arrive à un point où beaucoup de choses changent; pour la première fois s’ouvre le côté sombre de la vie, l’avancée rapide vers la mort. Dante s’est certainement heurté à ce point, et qui a lu le Zarathoustra saura qu’il n’était pas non plus inconnu de Nietzsche. Quand ils atteignent ce tournant, les individus réagissent différemment: certains s’en détournent, d’autres s’y précipitent, d’autres encore vivent des choses importantes qui viennent de l’extérieur. Quand nous ne voyons pas une chose, le destin nous l’impose.»

(2) Ultérieurement Jung décrira sa transformation personnelle survenue à cette époque comme un exemple-type des commencements de la seconde moitié de la vie, (pleine lune  d’Uranus à 42 ans),  laquelle marque un retour vers l’âme, après que les buts et les ambitions de la première moitié ont été atteints.

(3) Dans Types psychologiques (1re édition, 1950) Jung a développé cette primauté de l’image à travers sa notion de esse in anima. Dans son journal Cary Baynes, analyste, élève de Jung, commente ce passage: «Cela me frappe particulièrement lorsque vous dites que «das Bild», l’image est une bonne moitié du monde. Voilà pourquoi l’humanité est si morne. Ils n’ont pas su comprendre ce point. Le monde, c’est ce qui les maintient en extase. Mais «das Bild», ils ne l’ont jamais prise au sérieux sauf ceux qui furent poètes.

 

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