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Objectif: la personne fonctionnant pleinement

Il importe au point de départ de bien spécifier que je parle uniquement pour la psychothérapie «centrée-sur-le-client». […] Cela signifie que le thérapeute perçoit ce client comme une personne inconditionnellement digne d’estime, quels que  soient son état, son comportement ou ses sentiments. Le thérapeute est capable est capable de se laisser aller à comprendre le client; qu’aucune barrière intérieure ne l’empêche de saisir quel doit être le sentiment du client à quelque moment que ce soit de la relation; et qu’il est à même de communiquer un peu de cette compréhension empathique au client. Cela signifie encore que le thérapeute s’est senti à l’aise pour entrer complètement dans la relation, sans savoir intellectuellement où cela pouvait mener, se limitant à procurer un climat qui le rendrait libre de devenir lui-même.
Quand au client, cette thérapie idéale signifie qu’il a exploré en lui des sentiments de plus en plus étranges, inconnus et dangereux, cette exploration ne lui étant apparue possible que parce qu’il s’est peu à peu senti inconditionnellement accepté. C’est ainsi qu’il a fait connaissance avec certains éléments de son vécu personnel qui auparavant n’avaient pu atteindre sa conscience, étant trop menaçants, trop dangereux pour la structure de son moi. Il constate que maintenant il éprouve complètement ces sentiments dans la relation, sans réserves, à telle enseigne qu’en ces moments, il est sa peur ou sa  colère, ou sa tendresse, ou sa  force. Et, ayant vécu toute cette gamme de sentiment divers, dans tous les degrés d’intensité, il découvre que c’est lui-même qu’il a éprouvé, qu’il est ces sentiments. Il constate que son comportement change de façon constructive, en accord avec ce nouveau moi dont il a fait l’expérience. Il va bientôt se rendre compte qu’il n’a plus besoin de craindre ce que son expérience peut contenir, qu’il peut au contraire l’accueillir en toute liberté comme une part de son moi en train de changer et de se développer. […]

Les caractéristiques de la personne après la thérapie

Quel est donc le point final de la psychothérapie idéale ou de la maturité psychologique maximale?
Cette personne serait ouverte à son expérience.
L’ouverture est le pôle opposé à la «défensivité» (Saturne, mécanisme de défense psychologique = ego). Nous avons déjà défini la défensivité comme la réponse de l’organisme à des expériences perçues ou pressenties comme non congruentes à la structure du moi. Afin de maintenir la structure du moi, la conscience donne à ces expériences une symbolisation déformée qui réduit l’inadéquation. L’individu se défend ainsi contre toute menace d’altération de l’image qu’il a de lui.
Si quelqu’un pouvait être complètement ouvert à son expérience, tout stimulus (aiguillons, agent externe ou interne capable de provoquer la réaction d’un système excitable) – que son origine soit dans l’organisme ou dans le milieu – serait librement relayé par le système nerveux sans être déformé par un mécanisme de défense. Le mécanisme de "subception" qui signifie la discrimination d’excitants sans représentation consciente, par lequel l’organisme est prévenu de toute expérience menaçante pour le moi, ne serait plus nécessaire. Au contraire, que le stimulus soit le choc d’une configuration de formes, de couleurs ou de sons dans le milieu extérieur agissant sur les nerfs sensitifs, ou un souvenir venu du passé, ou une sensation viscérale de peur, de plaisir ou de dégoût, – la personne «vivrait» cette expérience, elle en serait pleinement consciente. […]
J’ai utilisé cette idée de disponibilité à la conscience pour éclairer ce que je comprends par ouverture à l’expérience. Cela pourrait être mal compris. Je ne veux pas dire que la personne en question doive être consciente de tout ce qui se passe en elle, comme un mille-pattes qui se mettrait à prendre conscience de tous ses membres. Au contraire elle doit être libre de vivre un sentiment au niveau de la subception, aussi bien que d’en être consciente. Elle peut éprouver de l’amour, de la peine, de la crainte, et vivre tout cela au niveau de la subception. Ou bien elle peut s’abstraire de cette subception et réaliser dans sa conscience «Je souffre», «J’ai peur», «J’aime», «J’ai froid». L’essentiel est qu’il n’existe pas de barrières, pas d’inhibitions, qui l’empêcheraient d’éprouver pleinement ce qui serait organismiquement présent. Et la disponibilité à la conscience est une exacte mesure de l’absence de barrières.
Je crois qu’il et évident que pour la personne qui serait pleinement ouverte à son expérience, complètement non défensive, chaque instant serait nouveau […] En conséquence, notre hypothétique personne saisirait que «Ce que je serai dans l’instant qui vient, et ce que je vais faire, naît de l’instant présent et personne ne peut le prédire, ni moi ni un autre». […] 
Une manière d’exprimer la fluidité qui serait présente dans une vie aussi existentielle consisterait à dire que le moi et la personnalité émergeraient de l’expérience, au lieu de voir l’expérience traduite et tordue pour s’emboîter dans une structure du moi préconçue. Cela signifie que l’on devient participant et observateur du processus qui se déroule dans l’expérience organismique, au lieu d’y être soumis. […] 
La personne de notre hypothèse trouverait que son organisme est parfaitement digne de confiance, puisque toutes les données disponibles sont utilisées et qu’elles sont présentes d’une manière précise et non déformée. […]

Les conséquences de cette description

Tel est donc mon essai de définition du point d’arriver idéal de la thérapie, ou de l’image finale dont nos clients se rapprochent sans jamais y parvenir tout à fait, c’est l’image d’une personne qui apprend sans cesse comment apprendre. […] 
Ce ne serait pas nécessairement quelqu’un d’«adapté» à la culture qui l’entoure, et il est peu probable qu’il s’agirait d’un conformisme. Mais à tout moment et dans n’importe quelle culture cet individu vivrait d’une façon constructive, il serait en harmonie avec sa culture autant que la satisfaction équilibrée de ses besoins le réclameraient. […] 
Le comportement de l’homme est parfaitement raisonnable.[…] Le drame, c’est que nos défenses nous empêchent d’être conscients de cette rationalité, en sorte que consciemment nous allons dans une direction, alors qu’organismiquement nous allons dans une autre. […] 
Il peut être éclairant de souligner que c’est le comportement de la personne mal adaptée qui peut être prédit de façon précise et qu’une certaine perte de prédictibilité doit suivre tout gain dans la voie de l’ouverture à l’expérience et à une vie plus existentielle. Chez la personne mal adaptée, le comportement est prédictible précisément parce qu’il suit un modèle rigide.

Conclusion

Tel est donc mon modèle théorique de la personne qui sort de thérapie ou d’autres formations pourvu qu’elle soit excellente, c’est-à-dire mon modèle de quelqu’un qui a fait l’expérience de la croissance psychologique optimale: cette personne fonctionne sans entraves dans toute la plénitude de ses potentialités organismiques, c’est quelqu’un dont on peut être sûr qu’il est réaliste, qu’il veille à son propre progrès, que son comportement est social et approprié; c’est quelqu’un de créatif, dont les comportements spécifiques ne peuvent pas facilement être prédits; c’est quelqu’un qui change sans cesse, qui toujours se développe, qui sans arrêt se découvre lui-même en même temps qu’il découvre la nouveauté qui est en lui. […]
Nous voyons des personnes en marche dans cette direction à partir d’heureuses expériences qu’elles ont rencontrées dans leur formation ou thérapie, ou à partir d’heureuses relations en famille ou en groupe. Mais la personne que nous pouvons observer, c’est la personne imparfaite qui se dirige vers cet objectif. Ce que j’ai décrit, c’est ma vision de l’objectif dans sa forme «pure».

         Carl Rogers

 

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