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Un véritable luxe!

Des voitures rapides, des montres en or, des vins et parfums raffinés – un luxe classique. Vraiment?
La notion de «luxe» englobe des objets convoités par une grande partie de la société. Ou des modes de vie qui se distinguent de l’ordinaire par leurs caractéristiques exclusives. En 1996 déjà, Hans Magnus Enzensberger écrivait que la véritable lutte pour la distribution des biens ne résiderait pas, à l’avenir, dans ces articles de luxe du 20e siècle, qui finiraient par se trouver à tous les coins de rue.
En effet, aujourd’hui, en Suisse, il existe même des maisons de prêts sur gage pour produits de luxe. Elles sont d’ailleurs très occupées, à certaines périodes – notamment durant les fêtes de fin d’année – à fournir des liquidités aux propriétaires de Ferrari ou de montres Patek Philipp en vue d’une virée shopping excentrique à New York ou Milan.

Pour Enzensberger, ce sont les besoins vitaux élémentaires qui, à l’ère de la consommation illimitée, deviennent rares, chers et attrayants.
Vit dans le luxe celui qui peut disposer de son temps et n’est pas esclave de nombreuses obligations; vit dans le luxe celui qui peut décider lui-même
à qui accorder son attention et peut se soustraire aux flux publicitaires continus; vit dans le luxe celui qui a de la place pour bouger et a la liberté de laisser l’espace le plus vide possible et de le libérer du bric-à-brac; vit dans le luxe celui qui peut échapper tranquillement aux tumultes quotidiens et médiatiques;
vit dans le luxe celui qui jouit d’un environnement intact et a accès à de l’eau propre, de l’air pur, des sols fertiles et une diversité riche; vit dans le luxe celui qui se sent en sécurité sans avoir besoin en permanence de gardes du corps, de clôtures et d’alarmes.

À ces six «produits de luxe», j’en ajouterais un septième: vit dans le luxe celui qui a quelque chose pour quoi, de son point de vue, il vaut la peine de vivre.
Dans notre société d’abondance matérielle, nous possédons beaucoup de choses desquelles nous pouvons vivre.
Mais peu pour lesquelles nous pouvons vivre. Cette société génère une grande offre de loisirs, qui nous permettrait certes de donner un sens
à notre existence. Or en réalité, elle laisse apparaître en maints endroits un vide existentiel, comme le démontre le nombre élevé
de consultations psychiatriques dans les pays riches.

La société à deux vitesses, dans laquelle une partie des individus subviennent – grâce à la technologie et au rendement – aux besoins matériels
de l’ensemble de la collectivité, amène la question suivante: qui doit faire partie de ceux qui travaillent trop sans savoir pourquoi, et que doivent faire
les autres de leur temps, eux qui éprouvent souvent un sentiment d’inutilité?

La finitude des ressources a un côté menaçant, mais elle offre aussi une chance exceptionnelle: si dix milliards d’êtres humains veulent se partager équitablement les biens matériels disponibles, nous serons contraints de changer d’orientation et de passer des «moyens d’existence»
au «sens de l’existence». Car contrairement aux agents énergétiques fossiles, par exemple, le «sens» est inépuisable.
Et pour intéresser nos enfants à un «Age of Less» (littéralement «ère du moins»), il faut des images plus fortes que la simple formule «moins de bien-être matériel pour davantage de loisirs et de qualité de vie», que s’est déjà accaparée la génération Y des 20 à 35 ans.
Mais peut-être qu’un jour nos petits-enfants nous diront: «Ce que vous considériez jadis comme qualité de vie, nous n’en voulons pas:
nous nous portons beaucoup mieux aujourd’hui car nous savons pourquoi nous vivons.»

Peter Lehmann 
directeur, SANU FUTURE
LEARNING SA,
BIENNE
Article paru dans le journal L’Exprees du jeudi 11 juin 2015


 

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